L’Archéologie a retrouvé l’Histoire de France

Source - http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2012/04/larch%C3%A9ologie-a-retrouv%C3%A9-lhistoire-de-france.html

Dix ans, des dizaines de milliers d’hectares fouillés, et une histoire de France à réviser, souvent de fond en comble. C’est le bilan tiré pour sa première décennie d’existence de l’Institut national de recherches archéologiques préventives.

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(Vue de la fouille du Couvent des jacobins, à Rennes. © Hervé Paitier, Inrap).

L’INRAP et les éditions Gallimard publient pour cette occasion un livre exceptionnel -La France racontée par les archéologues - qui propose un panorama des découvertes marquantes, issues d’une multiplication par cent des surfaces investiguées par rapport aux fouilles programmées.

Des sols de France, les archéologues rapportent en effet une nouvelle histoire, très différente, souvent opposée à celles des textes et à une historiographie souvent dupe ou complice des idéologies. Celle de notre territoire entier et des sociétés qui l’ont occupé et non limitée à ce dont les textes anciens témoignent. De la préhistoire au néolithique, de l’âge du bronze à l’époque contemporaine, les près de 200 sites de fouilles présentés dressent par de brefs textes et des images un portrait inédit.

Jean-Paul Demoule, spécialiste du néolithique, professeur à l'Université Paris-1 et qui a présidé l’INRAP de sa création en 2002 à 2008, en souligne les principaux traits - dont «on ne trouve pratiquement rien dans les manuels et les programmes scolaires» dans On a retrouvé l’histoire de France (Robert Laffont). Voici une interview que m'a accordée Jean-Paul Demoule, publiée samedi dernier dans Libération.

Vous prétendez que du sol de France surgit une vérité historique jusqu’alors inconnue, serait-ce exagéré ?

Jean-Paul Demoule: Les hommes préhistoriques étaient des sauvages survivants péniblement en milieu hostile, les Gaulois n’étaient que des barbares que les Romains ont civilisés, les Barbares sont revenus au temps des invasions, le Moyen-Âge fut une longue nuit… L’archéologie des vingt dernières années prouve le contraire. Les hommes préhistoriques vivaient bien dans leur environnement et mangeaient mieux que nous, les Gaulois avaient des sociétés complexes, déjà urbaines avec des États et une économie monétaire, les invasions barbares n’ont jamais été cette vague destructrice, le Moyen-Âge a vu la première révolution industrielle… et la France fut en permanence une terre d’immigration. L’archéologie a permis de retrouver, ou de trouver, une histoire de France dont le récit était tissé d’oublis, d’omissions, mais également de contre-vérités. Il faut souvent opérer une révision complète sur les périodes anciennes où les textes faisaient défaut. Mais aussi celles dont l’histoire avait été écrite surtout sur la base de textes épars et peu nombreux, provenant de groupes sociaux réduits – religieux et masculins, hagiographes royaux et écrits des vainqueurs – par des historiens qui voyaient l’archéologie comme une discipline auxiliaire. Il faut inverser ce rapport, souvent, c’est l’archéologie qui mène le bal de la connaissance historiographique. 

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( fouille d'une ferme gauloise à Wissous, Denis Gliksman)

Ces vingt ans d’archéologie préventive ont remué combien de terre ?

Jean-Paul Demoule: Nous avons sondé de dix à quinze mille hectares par an et réalisé près de 2500 fouilles en dix ans. Parfois sur plusieurs centaines d’hectares d’un seul tenant sur des zones industrielles, et même beaucoup plus sur des tracés de lignes de TGV, d’autoroutes, ou l’opération en cours sur le canal Seine-Nord. Malheureusement, nous n’avons commencé qu’après le milieu des années 1980. Il n’y a pas eu de fouilles sur la ligne Paris-Lyon, ni sur la ligne Atlantique. Les premières datent de la ligne Paris Nord. Or, elles ont découvert un site important tous les dix kilomètres. Les 30 glorieuses ont donc été les 30 désastreuses pour l’archéologie, elles ont plus détruit de traces archéologiques que les millénaires précédents. L’archéologie était celle d’un site, petit et isolé, des trouvailles dispersées; elle est désormais celle de la vision d’un territoire entier. Dans la zone industrielle d’Arras, nous avons fouillé 300 hectares où plusieurs fermes gauloises, un terroir entier, ont été découvertes.

Quelques chiffres ?

Jean-Paul Demoule: L’archéologie préventive constitue aujourd’hui plus de 90% des fouilles. A la fin des années 1970, on comptait 600 archéologues professionnels, on en compte près de 3.000, dont 1.700 à l’INRAP. Les moyens dégagés par le ministère de la culture pour fouiller équivalaient à 2,5 millions d’euros actuels, le budget de l’INRAP approche 170 millions d’euros. C’est une évolution, en proportion, comparable à celle de la physique nucléaire après la guerre.

Qu’a t-on appris sur les millénaires du néolithique et la principale révolution de l’histoire humaine, avec l’agriculture?

Jean-Paul Demoule: A peu près tout. A mes débuts, des collègues défendaient encore l’idée que le néolithique – et surtout l’agriculture – avaient été inventés sur place malgré les fouilles menées au Proche Orient. Le plan de la maison néolithique était mystérieux. Nous n’avions aucun village sur toute la moitié nord de la France… Nous savons désormais qu’il s’agissait d’un double mouvement de colonisation, en provenance du Proche-Orient. Il a pris les chemins du nord – via les Balkans et le Danube – et du sud – via les côtes de Méditerranée. La branche sud est arrivée il y a 7600 ans en France, et l’autre branche franchit le Rhin il y a 7000 ans environ. Les chasseurs cueilleurs sont submergés, leur nombre est estimé à quelques dizaines de milliers, contre environ deux millions d’agriculteurs lorsqu’ils parviennent à occuper l’Europe.

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 ( reconstitution d'une maison néolithique, Serge le Maho)

Leur mode de vie, les premières implantations, l’organisation des villages, les traces matérielles des croyances… Nous comprenons mieux cette histoire d’une extension permanente. Dès qu’un village voyait sa population passer les 200 personnes, une partie s’en séparait pour aller fonder une nouvelle implantation, au détriment de la forêt.

Pourquoi cette fuite permanente?

Jean-Paul Demoule: Très probablement pour conserver un modèle social, assez homogène avec peu de différences de richesses et de statuts entre groupes et individus et qui aurait été menacé par une population trop dense. D’où un étonnant conservatisme social et technique, avec les mêmes plans de maison, les mêmes types de décors de Kiev à Brest, alors qu’il n’y avait pas la moindre unité politique. Ce village néolithique regroupait des maisons rectangulaires en bois et terre, qui peuvent aller jusqu’à 40 mètres de long. Une économie basée sur le blé, l’orge, les lentilles, le porc, la chèvre, le mouton, le bœuf et le chien.

Cette période voit l’invention des inégalités sociales, l’archéologie révèle t-elle pourquoi et comment la multitude s’est-elle retrouvée dominée et exploitée ?

Jean-Paul Demoule: On observe à plusieurs reprises, dès les débuts du néolithique au Proche Orient, que lors des premières évolutions démographiques très fortes, avec l’apparition d’agglomérations, ces premiers points de fixations s’effondrent puis les gens se dispersent dans toutes les directions. Sauf dans les régions – Mésopotamie, Égypte – où une sorte «d’effet nasse», car les populations sont cernées de déserts ou d’eau, provoque l’apparition des premières villes, des premières stratifications sociales et des États. En Europe, cela va être beaucoup plus lent et progressif… car l’effet nasse ne se fait sentir que lorsque les agriculteurs viennent buter sur les «finisterres» et l’océan Atlantique.

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 ( menhirs du Vème millénaire, abattus au 3ème millénaires, Champagne sur Oise Denis Gliksman)

Auparavant, si vous n’étiez pas content de l’émergence d’une caste qui voulait vous dominer ou vous exploiter, il vous suffisait de partir coloniser des espaces nouveaux et vierges. On peut lire l’expansion néolithique en Europe comme la volonté des hommes d’échapper au piège social d’une densité démographique trop forte pour s’accommoder d’une grande égalité. Ce n’est donc pas un hasard si les premiers sites où apparaissent des différenciations sociales fortes – avec les dolmens qui sont des tombeaux monumentaux – surgissent le long de l’Atlantique… et le long de la mer Noire, là où la densité de population est la plus forte. Ni que l’on observe des effondrements de la civilisation mégalithique au bout de quelques siècles, comme si les hommes ne supportaient plus cette stratification.

Vous auriez donc trouvé les traces de l’orgine de la servitude volontaire ?

Jean-Paul Demoule: L’archéologie donne là du grain à moudre à l’anthropologie, à l’histoire sociale et des idées. Pas seulement par les informations sur la vie quotidienne, l’économie, mais aussi les traces des représentations et des idéologies, comme ce glissement, il y a environ 6000 ans des images de la féminité – sexualité, fécondité – vers celles du masculin, de la guerre, de la domination, du pouvoir. Les tombes les plus riches montrent des chars, des flèches, des canines de loup, des signes solaires. Pour imposer la servitude – nécessaire pour que riches et dominants existent, ils ont besoin d’accaparer la production d’autrui – il faut qu’elle soit en grande partie volontaire. Le dominé doit montrer un certain enthousiasme à l’être. L’archéologie des 20 dernières années a permis de suivre la mise en place de ces systèmes.

 Part. 2

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