Quand le Macaque réfléchit à son miroir

 

Quand le macaque réfléchit à son miroir

Hervé Morin

Source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/10/01/quand-le-macaque-reflechit-a-son-miroir_1418858_3244.html 

 

Vers l'âge de 18 mois, le petit d'homme prend conscience que l'image renvoyée par un miroir ne représente pas une autre personne, mais lui-même. Un test simple, consistant à disposer à son insu une marque sur son front, permet de s'assurer qu'il a atteint ce stade de développement : s'il porte le doigt à la marque, et non à son reflet dans le miroir, c'est qu'il "passe" ce test, devenu un standard en psychologie cognitive.

La réaction d'animaux face à un miroir avait intrigué Darwin, avant de mobiliser psychologues et psychanalystes spécialisés dans le développement de l'enfant. En 1970, l'Américain Gordon Gallup fut le premier à systématiser ce test de la marque, montrant que les chimpanzés le réussissaient. Mais il notait que les primates plus distants de l'homme en termes évolutifs (comme les macaques) ne semblaient pas capables de "reconnaître leur propre reflet".

Ce dogme va peut-être devoir être révisé, à la lumière d'observations conduites par une équipe de l'université de Wisconsin-Madison et publiée mercredi 29 septembre dans la revue PLoS One. Luis Populin et ses collègues estiment en effet avoir saisi des situations au cours desquelles des macaques rhésus (Macaca mulatta) se reconnaissent dans un miroir.

Leur étude a été déclenchée fortuitement : une technicienne de laboratoire a en effet constaté que deux macaques, qui venaient de recevoir des implants cérébraux pour une étude de perception, semblaient s'intéresser à ces dispositifs, vissés sur le crâne, en les observant dans de petits miroirs. "Je lui ai répondu que la littérature scientifique affirmait qu'ils n'étaient pas capables de se reconnaître", raconte Luis Populin, qui a voulu en avoir le coeur net.

Un groupe de macaques dont les cages étaient dotées de miroirs depuis leur plus jeune âge a donc été observé après la pose de l'implant cérébral. Celle-ci semble avoir déclenché chez eux des gestes d'exploration du front, guidés par le miroir, mais aussi d'autres parties de leur anatomie généralement inaccessibles à la vue, comme les parties génitales. Des vidéos montrent qu'ils sont capables d'acrobaties insensées pour accéder au meilleur angle de vue (www.plosone.org).

Ce comportement contraste avec leur réaction habituelle face au miroir. Les macaques évitent en effet généralement de regarder directement leur reflet, adoptant des postures d'agression ou de soumission, comme s'ils y voyaient l'intrusion d'un congénère. Les macaques implantés montraient moins de ces comportements stéréotypés.

"Super marque"

Luis Populin et ses collègues forment l'hypothèse que l'implant cérébral qui orne leur front constitue une "super marque" plus adéquate que la marque discrète du test de Gallup pour mettre en évidence la reconnaissance de soi chez ces singes. Pour eux, la portée générale attribuée au test, qui institue une barrière cognitive nette entre les grands singes (dont l'homme) et les autres primates, doit être révisée. Ils notent que tous les chimpanzés, tous les orangs-outans et tous les gorilles ne réussissent pas le test. Et soulignent que certains travaux montrent que des dauphins, un éléphant et des pies semblent capables de surmonter l'épreuve.

Bernard Thierry, éthologue à l'université de Strasbourg, n'est pas plus convaincu par cette littérature que par l'étude de Populin et al. Selon lui, le miroir peut servir à guider la main du singe vers l'implant, sans que cela signifie qu'il se reconnaît : James Anderson (université de Stirling, Ecosse) a montré que les macaques savent utiliser le reflet d'un miroir pour localiser des friandises qu'ils ne peuvent voir directement. "Concernant l'implant, le sujet sait parfaitement où il se trouve et cela depuis longtemps. A partir du moment où il le touche et qu'il voit sa main, il peut la guider en s'aidant du miroir, indique Bernard Thierry. Puisqu'il guide sa main dans le miroir et qu'il voit en même temps son propre corps, on ne peut décider laquelle des deux possibilités - reconnaissance ou simple guidage - est en cause. Le test de la tache, auquel il échoue, revient à éliminer la première éventualité."

Kim Bard, présidente de la société de primatologie de Grande-Bretagne (université de Portsmouth), juge au contraire l'étude "vraiment remarquable". L'autoexploration scopique à laquelle se livrent les macaques est, selon elle, "de la même qualité que celle observée chez les grands singes et les enfants humains". Mais, "comme souvent les bonnes études, celle-ci soulève de nouvelles questions, notamment de savoir en quoi ces macaques sont différents de tous ceux qui avant eux ont échoué au test du miroir".