Les sites archéologiques d’Irak dévastés par la guerre

 

Les sites archéologiques d’Irak dévastés par la guerre

Sabine Gignoux

Source :http://www.la-croix.com/Les-sites-archeologiques-d-Irak-devastes-par-la-guerre/article/2454501/5547



Le pillage massif et les dégâts causés par les militaires ont malmené de nombreux sites antiques. Les perte sont irrémédiables

                                                                          

 

Soldats irakiens et américains devant la ziggourat d'Our, considérée comme la ville natale d'Abraham, lors de la rétrocession aux Irakiens de ce monument daté du milieu du secind millénaire avec J.-C. (Al Sudani/AFP).

A Djokha, dans le Sud irakien, le site de l’ancienne cité sumérienne d’Umma ressemble aujourd’hui à un paysage lunaire. Partout, le désert apparaît criblé de petits cratères, traces des fouilles sauvages perpétrées par les pillards en quête de vestiges archéologiques. Ces déprédations avaient commencé dès la deuxième guerre du Golfe en 1990 et l’embargo imposé à l’Irak par les Nations unies. Mais elles ont littéralement explosé avec l’invasion américaine du pays, en 2003.

À Djokha, la comparaison de clichés par satellites révèle que la superficie dévastée a été alors multipliée par quatre. Et l’on pourrait multiplier les exemples, comme à Larsa, à Nippur, ou à Isin, autre grand site sumérien du Sud où des photos de 2004 montrent des dizaines d’hommes surpris en plein pillage, sur une langue de sable transformée en véritable gruyère…

Dévoilées à l’université de Chicago lors d’une exposition intitulée « Catastrophe ! », ces images témoignent de la tragédie du patrimoine irakien dans la guerre. Le pays compte près de 12 500 sites archéologiques répertoriés. Sur cette terre reconnue comme le « berceau de l’humanité », cette antique Mésopotamie qui vit s’édifier les premières villes au monde et qui inventa l’écriture, la perte entraînée par les vols et les destructions est considérable. « L’anarchie et le pillage ont détruit 25 % des sites archéologiques dans le sud de l’Irak », affirme James Phillips, conservateur au Musée Field de Chicago. Plus ou moins sous le contrôle de tribus, trois provinces, Dhi Qar, Kadisiya et Qasit, ont connu notamment des saccages intensifs. Mais le nord du pays n’a pas été épargné non plus.

Objets détruits, pillés ou revendus dans le monde entier

« Les médias ont beaucoup parlé du pillage du Musée de Bagdad, mais pour nous, archéologues, le pillage des sites est bien plus grave encore. Car là, la perte est irrémédiable, souligne Christine Kepinski, directrice de recherche au CNRS, sur l’histoire et archéologie de l’Orient cunéiforme. Des milliers d’objets ont disparu sans avoir été répertoriés. Il sera donc très difficile de les récupérer. Surtout, le contexte dans lequel ces objets ont été trouvés a été détruit. Des informations fondamentales pour la compréhension de ces civilisations anciennes sont perdues à jamais… »

Dès les premiers jours de l’invasion américaine, des réseaux organisés ont profité du chaos pour collecter certaines pièces très prisées sur le marché de l’art, en Europe, aux États-Unis ou au Japon. Lors du pillage du Musée de Bagdad, du 10 au 12 avril 2003, les voleurs ont ainsi délaissé certaines copies sans valeur pour se concentrer sur les œuvres les plus précieuses, comme le vase et le masque en marbre de Warka (3500 à 3000 av. J. C.), la statue en bronze Bassetki (2300 av. J. C.), ou la collection de 5 000 bijoux.

Au total 15 400 objets ont été dérobés, dont un bon tiers ont été récupérés à ce jour, grâce à la mobilisation d’Interpol et de la communauté internationale. Mais des ensembles remarquables, comme la collection de 4 800 sceaux, manquent toujours à l’appel. Et les bibliothèques avec leurs archives anciennes ont également été mises à sac.

La communauté locale, gardienne de ses sites

Sur les sites archéologiques, les tombes ont été éventrées en priorité, en quête d’or ou d’argent, de statuettes, de tablettes d’argile couvertes d’écritures cunéiformes, ou de bols à incantation ornés d’inscriptions en araméen. Selon certains experts, le fruit de ces pillages aurait financé l’achat d’armes pour combattre la coalition anglo-américaine.

Il a aussi permis tout simplement à nombre de paysans de survivre dans une économie dévastée par vingt ans d’embargo et de guerre. L’archéologue libanaise Joanne Farchakh Bajjaly n’explique-t-elle pas qu’« un sceau ou une tablette cunéiforme rapporte 50 dollars au marché noir, soit la moitié du salaire mensuel moyen d’un employé du gouvernement en Irak » ?

Pourtant, à Ourouk (l’actuelle Warka), à 300 kilomètres au sud de Bagdad, majestueuse cité antique où ont été découvertes les premières écritures datant de 3 500 à 3 000 ans avant notre ère, les archéologues allemands ont pu maintenir des liens avec les gardes et les tribus locales, qui ont préservé le site quasiment intact. Même constat à Lagash, où la tribu de Beni Said a veillé sur la cité antique avec sept gardes locaux, évitant des pillages généralisés.

Tirs de roquettes

Des experts envoyés par le British Museum ont salué ce sauvetage lors d’une inspection menée sur huit sites antiques majeurs (1). Ils ont d’ailleurs conclu que les pillages étaient loin d’être la seule cause de destruction du patrimoine irakien depuis 2003. Les temples, les palais et les vestiges des anciennes cités de Mésopotamie, bâties en fragiles briques de terre et non pas en pierre, ont aussi souffert des combats et de l’implantation de bases militaires, soit irakiennes comme à Tell-Al Lahm (actuelle Kisiga) et Tell-Al Obeid, soit des forces de la coalition comme à Eridou ou Ur.

Dans cette cité sumérienne, fameuse pour ses tombes royales (2500 av. J. C.) et sa monumentale ziggourat dédiée à la déesse de la lune Nana, ville natale présumée d’Abraham, des tirs de roquettes sont encore tombés en 2008 près de vestiges d’habitations antiques et de la ziggourat. Surtout, des centaines de soldats américains venus de la base aérienne toute proche de Tallil ont parcouru librement le site, de 2003 à 2008, circulant en jeep et escaladant les vestiges…

Dévastée par l'homme, Babylone doit être rénovée

La mythique Babylone n’a pas été mieux défendue. Occupée par les troupes américaines, puis polonaises, avant d’être rendue en 2004 au Conseil des antiquités et du patrimoine irakien (SBAH), la cité des rois Hamourabi et Nabuchodonosor a subi des « dommages particulièrement sérieux », toujours selon le British Museum.

Environ 300 000 m2 de cette terre antique ont été recouverts de graviers pour servir d’héliport, de parkings ou d’entrepôts. Une douzaine de tranchées, dont l’une de 170 mètres de long, et autant d’excavations ont été creusées en pleine zone archéologique, exhumant sans précaution des fragments de poteries, d’ossements, de briques portant des inscriptions cunéiformes. Des dragons en brique ornant la porte d’Ishtar ont été abîmés, le pavement de la voie de procession, du VIe siècle avant notre ère, a été brisé par le passage d’un lourd véhicule, etc.

Aujourd’hui, l’heure est à la restauration. Le département d’État américain vient d’accorder en novembre 2 millions de dollars au World Monument Fund (WMF) pour sauver Babylone du désastre. « Une délimitation précise du site, un plan de gestion et des priorités en matière de restauration sont en cours d’élaboration avec les experts irakiens du SBAH.

La porte d’Ishtar va être rénovée, ainsi que les temples de Ninmakh et de Nabu-sha-Khare, d’ici à 2014. L’objectif est d’aider Babylone à obtenir un classement au patrimoine mondial de l’Unesco, comme c’est déjà le cas pour Samarra, Assour et Hatra », indique Alessandra Peruzzetto, consultante en archéologie au WMF.

Aide américaine pour sauver le patrimoine irakien

Car l’Irak pourrait à l’avenir miser sur ce fabuleux patrimoine pour développer le tourisme et relancer son économie. À Bagdad, Amira Edan, directrice du Musée national, espère rouvrir ainsi celui-ci « en mars ». Depuis 2009, seules deux salles, l’une d’antiquités assyriennes et l’autre d’antiquités islamiques, ont reçu des visites sporadiques.

Avec l’aide du fonds américain pour le patrimoine culturel irakien doté de 14 millions de dollars en 2008, 23 salles vont être réaménagées et sécurisées. À destination d’abord des habitants de Bagdad, privés depuis vingt ans de cette formidable porte d’entrée sur l’histoire plurimillénaire de leur pays.

Autant d’efforts, contredits hélas par la reprise des pillages à « une échelle massive », selon le FBI. Depuis le retrait progressif des forces américaines à partir de 2008, une nouvelle police des antiquités irakiennes est censée assurer la surveillance des sites.

Mais ses moyens restent dérisoires face à l’immensité de la tâche. Dans les trois provinces du sud du pays les plus sensibles, l’archéologue américain John Russell rapporte qu’en 2008 il n’y avait que 575 gardes pour 1 721 sites répertoriés, soit un garde pour trois sites, et seulement 25 véhicules !


(1) www.britishmuseum.org

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