Aux racines du cannibalisme - Des néandertaliens ont découpé leurs semblables comme du gibier

 

Aux racines du cannibalisme

Des néandertaliens ont découpé leurs semblables comme du gibier

Marylène Patou-Mathis

Source - http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=14967 

 

En 1992, l'archéologue Paul Bahn écrivait que " l'existence [du cannibalisme] durant la préhistoire est dure à avaler ". Les résultats présentés récemment par une équipe franco-américaine confirment pourtant que, comme d'autres groupes humains, les hommes de Néandertal ont consommé leurs semblables. Par rite ou par nécessité ?

Il y a 100 000 à 120 000 ans, une demi-douzaine de néandertaliens, dont un enfant de 6 ou 7 ans et un adolescent d'une quinzaine d'années, ont été dépecés comme du gibier dans la Baume de Moula-Guercy, en Ardèche(1). Cette découverte, publiée dans la revue Science par Alban Defleur, du laboratoire d'anthropologie de la faculté de médecine de Marseille et du CNRS, Tim White, de l'université de Californie à Berkeley, et leurs collègues participe à un débat ancien entre les préhistoriens : les hommes préhistoriques ont-ils pratiqué le cannibalisme ? Et si oui, quelles étaient leurs motivations ?

La question est presque aussi ancienne que la science préhistorique elle-même. Dès 1871, Edouard Piette la posait à propos des restes osseux fossiles de Gourdan, en Haute-Garonne. Elle fut reprise, de façon plus générale, par Emile Cartailhac, en 1889, puis par Gabriel et Adrien de Mortillet, en 1910. Toutefois, ces auteurs, qui ne croyaient pas beaucoup au cannibalisme préhistorique, attribuaient plutôt à des pratiques funéraires particulières les marques qu'ils observaient sur les os humains.

Un peu plus récemment, en 1943, Franz Weidenreich a évoqué aussi le cannibalisme à propos des restes humains de Choukoutien, en Chine, puis, en 1952, René de Saint-Périer, à propos du site d'Isturitz, dans les Pyrénées-Atlantiques.

Depuis le début des années 1970, l'intérêt pour cette question n'a pas faibli : il ne se passe pas une année sans qu'elle soit abordée dans une publication scientifique.

La présence, sur des os humains retrouvés dans des sites préhistoriques, de stries et de traces de calcination, ainsi que la fragmentation de ces os ont suscité de nombreuses controverses. La plus fournie est sans doute celle qui concerne le site néandertalien de Krapina, en Croatie. Selon les partisans de l'anthropophagie sur ce site, tel André Leroi-Gourhan(2), les stries présentes sur les os résultent d'un traitement complet des cadavres, d'individus assez jeunes pour la plupart, qui ont été intentionnellement désarticulés et décharnés dans le but de prélever la viande. De même, les os longs ont été préférentiellement brisés, pour la récupération (et la consommation) de la moelle(3). Les ossements n'ont pas été enterrés et ont été découverts mélangés à quelques restes d'animaux et à quelques outils. Plusieurs foyers, dans la principale zone de dépôts humains, auraient permis la cuisson de la viande. Enfin, selon Tim White et Nicholas Toth, de l'université de l'Indiana(4), les marques présentes sur ces os humains sont identiques à celles observées sur les os découverts dans le site de Mancos, dans le Colorado, datés de 1150, et où le cannibalisme est attesté.

Pour d'autres auteurs, au contraire, tel Erik Trinkaus, de l'université George Washington, à Saint Louis, les incisions observées sur les os humains de Krapina seraient dues à une action de " nettoyage " à l'aide d'un outil en pierre.

La fragmentation des os serait postérieure au dépôt, consécutive à la pression des sédiments ou à l'écrasement par des blocs de pierre (une partie du plafond de la grotte s'est effondrée), voire à la fouille elle-même, réalisée à la dynamite, à la pelle et à la pioche dans les toutes premières années du XXe siècle. Quant aux os calcinés, c'est par accident que certains auraient été br?lés ultérieurement, ou auraient été en contact avec des braises.

Selon M.D. Russell, de l'université de l'Ohio, ou Françoise Le Mort(5), du CNRS, les néandertaliens de Krapina ont pratiqué une inhumation en deux temps : les cadavres auraient d'abord été désarticulés et décharnés, puis les os ainsi préparés auraient été brisés. Selon J. Maringer, enfin, Krapina est une sépulture collective, remaniée accidentellement.

Cette polémique illustre les difficultés à démontrer le cannibalisme préhistorique. La présence, sur des os humains, de stries, de br?lures et de marques de percussion ne suffit pas : ces marques peuvent avoir été produites par les plantes, les rongeurs, les carnivores ou les sédiments. Seule l'étude de ces traces, de leurs positions sur les os et de leur aspect microscopique permet d'en attribuer la responsabilité à l'homme.

Cette étape franchie, une autre difficulté apparaît : des marques de " boucherie " portées par les os résultent-elles de la pratique du cannibalisme ou d'un rite funéraire, par exemple d'une inhumation en deux temps ? En 1981, dans sa thèse, F. Le Mort a dressé un inventaire détaillé et critique des dégradations considérées comme artificielles observées sur des ossements humains du Paléolithique (principalement de France). Dès le Paléolithique moyen (il y a 300 000 à 30 000 ans), des os humains portent des stries de désarticulation, de décharnement, des fracturations intentionnelles et des traces de calcination. Dans de nombreux sites néandertaliens, les ossements humains sont épars et fragmentés, parfois mêlés aux déchets culinaires. F. Le Mort estimait toutefois impossible de décider entre des pratiques anthropophagiques et des rites funéraires en deux temps. Au Paléolithique supérieur (il y a 30 000 à 10 000 ans), des os br?lés proviennent peut-être d'incinérations, et le fait que des os humains aient été utilisés comme matière première pour la fabrication d'outils et d'éléments de parures ne renseigne pas sur le devenir de la viande qui les entourait.

L'analyse des restes osseux permet la reconstitution des gestes et des choix des hommes du Paléolithique. Ainsi, le nombre, l'âge et le sexe des individus peuvent indiquer des préférences alimentaires ou rituelles, tout comme le nombre et le type d'éléments anatomiques (certaines parties du corps sont parfois préférentiellement prélevées). On détermine aussi le type de forces exercées sur l'os lors de sa fragmentation et de la découpe des chairs, et si ces opérations ont été réalisées lorsque l'os était encore frais ou déjà sec : par exemple, on ne fracture pas un os sec pour en extraire de la moelle. Enfin, la répartition spatiale des restes n'est pas la même dans le cas d'une consommation alimentaire et d'une inhumation.

Le critère le plus déterminant pour la mise en évidence du cannibalisme est la comparaison des traitements des carcasses humaines et animales.

Le plus bel exemple d'application de cette méthode comparative est sans doute le travail collectif mené à Fontbrégoua, dans le Var, sur un site du Néolithique ancien (environ 4 000 ans av. J.-C.). Paola Villa de l'université du Colorado, Jean Courtin du CNRS, et leurs collègues ont démontré une analogie étroite entre le traitement des animaux et celui des hommes, et en déduisent la pratique du cannibalisme(6). A l'occasion de cette étude, ils ont défini quatre conditions nécessaires à la distinction entre le cannibalisme et la pratique d'une sépulture en deux temps : les restes humains étudiés doivent être issus d'une fouille au cours de laquelle la répartition spatiale a été relevée, l'origine des marques qu'ils portent doit être déterminée très précisément, ils doivent être associés à des restes d'animaux, auxquels on peut les comparer, et le site ne doit pas avoir été bouleversé par des remaniements postérieurs au dépôt.

Ces quatre critères sont remplis à Moula-Guercy, pour la première fois pour un site du Paléolithique moyen.

Dans cette grotte, qui s'ouvre à flanc de coteau sur la rive droite du Rhône, les espèces les mieux représentées sont le cerf élaphe, l'homme et un capridé d'espèce encore indéterminée. L'étude en parallèle, sur les ossements humains et de cerf, de la conservation des différents éléments anatomiques, et des marques de découpe et de fracturation intentionnelle montre que les carcasses ont été traitées de la même façon. Des stries et des stigmates de percussion résultent, sans conteste, de l'action humaine (désarticulation, décharnement et extraction de la cervelle et de la moelle) : les traces de morsures par des carnivores sont rares, et absentes des os humains. En outre, les répartitions spatiales des ossements des deux espèces sont semblables : des remontages indiquent que les morceaux d'un même os ont été éparpillés, parfois sur plusieurs mètres. Toutes ces données soutiennent l'hypothèse que des néandertaliens se sont adonnés au cannibalisme dans la Baume de Moula-Guercy.

Quelles étaient leurs motivations ? Etaient-ils poussés par la faim ou accomplissaient-ils ainsi un rituel ? Les observations ethnographiques nous permettent de préciser des hypothèses, en tenant compte notamment du caractère éminemment social du cannibalisme.

Le terme de cannibalisme a été formé à la fin du XVIIIe siècle, à partir de cannibale, de l'espagnol canibale, altération de caribal, qui dans la langue cara?be signifie " hardi " et au figuré " homme cruel et féroce ". Bien que quelques ethnologues, dont William Arens, de l'université de l'Etat de New York, nient son existence(7), en l'attribuant à l'imagination trop fertile des explorateurs, on a observé des pratiques cannibales très diverses, dans presque toutes les régions du monde(8).

Partout où il a été prouvé, et sauf dans quelques cas particuliers de pénurie alimentaire, le cannibalisme est une institution sociale aux règles strictes et aux rites complexes. Il correspond à l'actualisation des mythes et des croyances, et s'insère dans des schémas symboliques concernant la nature de la mort, les représentations du monde des ancêtres, la conception de la personne. Le mythe le plus fréquent est celui de la création de l'homme et de sa perpétuation : le repas anthropophagique fait participer chaque individu à la régénérescence du groupe, chez les Aztèques par exemple.

Pour Sigmund Freud, le cannibalisme est, avec l'inceste, l'un des deux interdits fondamentaux de nos sociétés occidentales judéo-chrétiennes. La transgression de cet interdit n'est possible que dans le cadre d'une ritualisation parfaitement définie. Ainsi, le cadavre mangé est soigneusement choisi (certains individus sont consommables, d'autres sont prohibés) et les morceaux consommés aussi (le cerveau, siège de la force physique, morale et même sexuelle est ainsi privilégié chez les tribus mélanésiennes). Des règles définissent qui a le droit de s'adonner à cette pratique, ainsi que l'attribution des parts et les préséances au sein du groupe lors de cette distribution. Les modes de préparations culinaires, enfin, sont très divers, et codifiés dans chaque société.

On distingue aussi deux grands types de cannibalisme : l'exo et l'endocannibalisme, qui ne coexistent jamais au sein d'une même société. L'exocannibalisme est la consommation du cadavre d'un étranger au groupe. Il est souvent associé à des pratiques guerrières : on mange un ennemi tué.

Chez les Urszula Chodowiec (des Iroquois), l'ennemi était torturé, afin d'être réduit à l'état de gibier ; les os et les parties non consommées étaient alors abandonnés ou tournés en dérision. L'exocannibalisme s'appuie parfois sur un mythe de rivalité entre un monde supérieur et un monde inférieur, où l'acquisition difficile d'une proie est valorisée et où la destruction de l'adversaire est un enjeu. Chez les Iroquois du sud et du sud-est des lacs Erié et Ontario, la consommation de la chair faisait passer au vivant la force vitale du mort. Lors de ces ingestions, les vertus que ne possédait pas le groupe étaient alors assimilées.

L'endocannibalisme est pratiqué au sein du groupe. La mise à mort préalable n'est pas obligatoire, mais possible : en Papouasie, de vieux parents sont tués, dépecés, cuits et mangés ; dans certaines tribus australiennes, des infanticides rituels étaient suivis de la consommation du nouveau-né, qui assurait sa renaissance avec une force accrue. Ce cannibalisme permet l'ingestion des " qualités " qui caractérisent le groupe. La consommation de la viande a aussi un caractère conservatoire : mangée, elle ne se décompose pas. Il y a même parfois des obsèques des ossements.

En préhistoire, lorsque le cannibalisme est attesté, comment distinguer des motivations rituelles de motivations alimentaires ? Leroi-Gourhan, pour lequel " l'existence d'un cannibalisme rituel au Paléolithique est peut-être vraisemblable, mais totalement indémontrable(2) ", attribue ainsi un cannibalisme alimentaire aux néandertaliens de Krapina. L'étude que j'ai menée des restes de ce site(3) montrerait plutôt un cannibalisme rituel : on peut difficilement envisager que les préhistoriques n'aient consommé, pour se nourrir, que de la viande humaine (les restes d'animaux étant extrêmement rares dans les niveaux riches en os humains). Cependant, l'ancienneté des fouilles impose une certaine prudence. De même, alors que Germaine Henri-Martin, en 1957, parle de cannibalisme rituel chez les néandertaliens de Fontéchevade, en Charente, Henri Vallois, en 1958, soutient un cannibalisme alimentaire pour les mêmes. A Fontbrégoua, c'est la pratique d'un cannibalisme alimentaire, mais non de survie, qui est la plus vraisemblable.

Des populations préhistoriques ont été cannibales. L'origine de ces pratiques semble d'ailleurs très ancienne. En effet, les ossements humains les plus anciens que nous connaissions en Europe, trouvés dans le site de la Gran Dolina d'Atapuerca, au nord de l'Espagne, par l'équipe d'Eudald Carbonell et Yolanda Fernandez-Chalvo, des universités de Tarragone et Complutense de Madrid, et datés de 800 000 ans, étaient mêlés à des restes d'animaux et portent des marques de décapitations, des stries de " boucherie " et des fractures résultant d'une action humaine (notamment sur des os à moelle). Femmes, hommes et enfants auraient été consommés.

Le cannibalisme n'est pas localisé géographiquement, et il a traversé toutes les époques. Sa pratique n'est pas une preuve d'archa?sme. Les règles strictes appliquées lors des pratiques cannibales, leur grande variabilité selon les sociétés et leurs motivations fort complexes doivent nous amener à repenser notre perception de cet acte, que nous considérons comme abject. Il témoigne de la diversité des êtres humains et des sociétés qu'ils ont engendrés. Nous ne pouvons pas nous ériger en juges et condamner sans appel ceux qui l'ont pratiqué. Lors de l'étude de matériels fossiles, toutes connotations péjoratives de sauvagerie ou de primitivité doivent être écartées. Nous constatons des faits : la pratique du cannibalisme par certaines populations préhistoriques n'enlève, ni n'ajoute, rien à leur humanité.

 

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